Société

Quand le Figaro Magazine me rappelle que je ne compterai jamais

6 avril 2016

Je suis tombée sur un supplément du Figaro Magazine du mois de mars intitulé « ils vont changer la France ». Il s’agissait d’un dossier sur les 100 leaders économiques de moins de 40 ans sur lesquels il faudra compter. Autant dire que la trentenaire, entrepreneuse et féministe (à mes heures) que je suis a été très motivée à l’idée de parcourir ce dossier. J’ai attendu patiemment d’être chez moi, sur mon canapé, un verre de sirop à la main pour lire ce dossier. Il faut préciser que le classement, est annuel, et établit par l’institut Choiseul.

Plus de 2000 profils étudiés et 100 personnes distinguées. La méthodologie est clairement explicitée et sont évalués :

  • l’accomplissement (expériences, progression et réalisations),
  • la situation (influence, réputation…),
  • le potentiel (créativité, vision…),
  • un impératif qui est d’être né après 1976,
  • avoir la nationalité française
  • être actif dans l’économie

Il y a d’autres petits critères ; et surtout, en gros ils ont un diplôme d’excellence, un parcours professionnel de winners, des réseaux, parfois un nom en héritage…

Je tiens à préciser que ce n’est pas un univers que je connais particulièrement, donc cet article est surtout lié à une perception.

Après l’introduction, j’accède aux photos et portraits succins « des 100 » ! Oui, le gang des  élus ; vous connaissiez les 12 apôtres ? là, on a les 100 élus, ceux qui feront la France de demain, du moins économiquement et sans doute politiquement (là où il y a de l’argent, il y a toujours un politique. C’est un peu comme les footballeurs et les michtonneuses. On aime cette analysé très poussée et constructive n’est ce pas). Il faut noter qu’en 2013 le premier du classement était Emmanuel Macron et il est maintenant Ministre de l’Economie et des Finances ! Choiseul a vraiment des dons de prédictions ( c’est bien ce qui me fait peur….).

Premier regard, je me dis « Cool il y a des femmes » (#fierté), c’est quand même top d’avoir des femmes comme leaders de l’économie de demain. Puis je me concentre sur le nom des entreprises ; Ouf certaines me parlent même beaucoup : Kiss Kiss Bank, Blablacar, Critéo, My Little Paris… il y a toujours Orange, Axa, Danone, Havas… Je me dis que c’est sympa de voir des personnes aussi « jeunes » à des postes à responsabilités comme les leurs. Du coup, je m’attarde encore plus longtemps sur les photos et là quelque chose m’interpelle : Je ne vois pas de minorités visibles (comme on aime à dire) en gros : pas de noir(e)s, pas d’arabes, pas d’asiatiques, de pakpak (oulalala elle a utilisé pakpak pour parler des pakistanais, sri lankais… c’est comme dire beurette c’est mal…bref je fais ce que je veux, je râle là)…

Non, regarde encore, mets tes lunettes, ce n’est pas possible qu’en 2016 avec toute la mixité sociale et culturelle française, le droit commun à l’éducation qui donne les mêmes chances à tous et les valeurs républicaines,  qu’il n’y ait pas de français non « de souche » (j’ai jamais aimé cette expression), on va dire de français qui ne soit pas de race blanche pour citer notre copine Nadine (elle a dit qu’elle a une amie noire, qu’est ce que vous en savez que ce n’est pas de moi dont elle parlait hein).  Mais non, je rêve il y a un monsieur qui s’appelle Nadra Moussalem, un Said R. et un autre Mehdi Khoubbane ! ils ont des noms à consonance arabe. Youyou et danse du ventre, des messieurs du Magrheb (je crois), mais …. c’est tout ! Oui c’est tout je pense. Je dois avouer que je n’ai pas refait l’arbre généalogique des 100 leaders mais si vous tombez par hasard sur cette double page vous allez sans doute y passer un moment avant de trouver une personne à laquelle vous pourrez vous identifier si vous êtes arabes, noirs, métis, chinois…

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Mais Dee, who care ? Et bien moi ! J’ai ressenti diverses émotions :

  1. l’étonnement. Parce qu’en 2016 pour moi sur un panel de 100 personnes on doit avoir des gens de toutes les couleurs
  2. l’agacement. C’est fou quand même qu’on n’arrive pas à voir de tiercé gagnant quand on parle de leadership : des personnes loin de l’âge de la retraite, des femmes en quantité acceptable et des personnes de toutes les origines (#Benettonvoice)
  3. la tristesse car je me suis rendue compte que le monde avance mais les choses, elles, n’évoluent pas

Bien sûr quand on y regarde de plus près, on voit que les gens de ce classement sont issus des Grandes Ecoles : Ena, Centrale, Polytechnique, HEC… Alors peut-être que le problème se trouve déjà à ce niveau là ? Quand on sait que ce n’est pas Mohamed, habitant des Lilas, Chai de Montmorency ou Fatimata des Mureaux qui ont la chance d’intégrer ces écoles, alors oui les dès sont pipés ! Bien sûr il y a quelques bourses pour s’ouvrir à la « diversité » dans ces écoles mais pour moi c’est de la poudre aux yeux. On est en France, encore trop dans un système où le diplôme prône sur tout le reste : l’aptitude, la motivation, la détermination, le travail…

Cela me rappelle une blague lue sur plusieurs plusieurs pages Facebook concernant l’embauche :

Aux USA  la question est : Que sais tu faire?  En France: Quels sont tes diplômes et ton « nom«  et en Afrique: Qui t’a envoyé?

Ça fait méditer quand même non? J’ai souvent entendu parler de méritocratie mais c’est un peu le miroir aux alouettes ce principe, car il ne trouve pas sa place en France. Une personne motivée, déterminée et avec des compétences peut ne pas accéder à un poste parce qu’il n’a pas le bon diplôme.

Je me suis refusée à payer une école de communication à 6000-8000€ l’année car je ne voulais pas commencer ma vie professionnelle avec un gros crédit . J’ai fait le choix de la Fac, l’Université de Paris 8 car elle proposait des tonnes de cours pratiques et des ateliers radio, vidéo etc. Je me suis dis que la théorie c’était bien mais la pratique mieux. Je n’ai pas le plus beau CV du monde mais mes stages, expériences pro, rencontres etc m’ont formé et je me pense compétente sans avoir un diplôme d’une grande école. Mais visiblement l’échelle sociale est trop courte pour nous, les escaliers inexistants et l’ascenseur est en panne ! Comment faire ?

Quand je vois ce dossier, je me dis « pourquoi on ne met pas en avant des gens qui n’ont pas le diplôme ++ mais dont le travail les a mené à un poste à hautes responsabilités » ? Où sont les exemples pour moi, vous, nous ? On a beau être français, on doit se justifier quasiment tous les jours de l’être quand on est noire ou arabe parce que ça ne se voit pas sur nos visages. Je suis une femme, noire, de banlieue.

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Merde je n’ai pas les armes ! Je veux les prendre de force pour faire ma place mais j’ai aussi besoin de motivation au travers d’exemples de parcours. Ok on nous met souvent en avant Hapsatou Sy, je n’ai rien contre cette dame mais pour moi ce n’est pas un exemple !

Je veux qu’on me montre dans des magazines économiques français des parcours, des carrières de personnes de couleurs, et qu’on me dise « ces gens comptent ». Parce que faire un dossier en écrivant noir sur blanc « ils vont changer la France » et ne pas y mettre de gens de couleur, c’est me dire « on changera la France sans vous ! Vous n’avez toujours pas fait vos preuves. L’avenir de la France se construit sans vous ». Sur 100 leaders en mettre deux c’est un 3/100ème c’est rien du tout. Svp, Svp je suis fatiguée, donnez nous de la bonne visibilité, je suis en mode mendiante là ! Si on peut sortir, quand on parle de nous, des discussions sur le voile, la déchéance de la nationalité, les banlieues, la criminalité, le chômage, le hip-hop… Nous voulons nous aussi être des leaders économiques et que la France compte sur nous demain, et même dès aujourd’hui car nous sommes cette France !

Ma question à Choiseul et au Figaro magazine : Que faire de plus, pour que vous et d’une manière générale la France puisse compter sur NOUS ?

 

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